Une nouvelle danse – Béatrice Bernier-Barbé


Le carton d’invitation aux reflets d’argent était arrivé dans sa boite aux lettres deux jours plus tôt. Maladresse de facteur, erreur d’aiguillage ? Ceci l’importait peu. Le billet anonyme était offert. Le ciel lui ouvrait une fenêtre d’espoir vers des horizons secrets. L’occasion était trop belle. Elle avait pris l’opportunité en vol et avait embarqué discrètement vers l’inconnu. Une destination nouvelle, une terre promise. Et elle était loin d’être arrivée au bout de ses surprises divines.


Ila, c’est ainsi qu’on l’appelait, était perdu au milieu d’un océan aux mille reflets azur. La centaine d’âmes qui peuplait cette île semblait inaltérable à l’usure du temps. Depuis des siècles, ils avaient fait le choix de demeurer dans la tradition de leurs aïeuls. Et seuls deux étrangers par an étaient autorisés à fouler le sol paradisiaque d’Ila. Et elle en faisait partie.

Ila, elle en avait rêvé depuis si longtemps qu’elle ne pouvait se souvenir à quand l’envie d’explorer cette terre interdite remontait. Tout ce qu’elle savait, à ce moment-là, c’est qu’elle y était.


Il déposa sa légère valise sur la terrasse du bungalow qui surplombait la plus belle baie du monde. Après dix-huit heures de vol, il était enfin arrivé à destination. Il s’allongea sur le grand lit en bambou qui occupait la plus grande partie de l’espace. Il ferma les yeux tout en imaginant le moment qu’il vivrait bientôt. Depuis toujours, il savait. Il savait que cet instant arriverait et qu’il représentait le point de bascule de son existence. Après cela, un retour lui serait-il encore possible ? Il n’en avait aucune idée, mais il prendrait quand même le risque, car c’est ainsi qu’il avait toujours vécu : il aimait jouer et il était un passionné qui aimait s’abandonner à la grande inconnue. Et pour rien au monde, il n’aurait su renoncer à ce frisson qui lui parcourrait l’échine à chaque fois qu’il était sur le point de basculer. C’est vrai qu’il avait un terrible avantage : maintenant, il voyait. Cela ne voulait pas dire qu’il maîtrisait l’avenir, non. Mais il avait confiance.


La nuit tombait doucement sur l’horizon. Seuls quelques reflets épars et flamboyants tentaient de prolonger le moment, mais rapidement, l’obscurité les avait dévorés.


Elle avait pris possession des lieux en laissant planer dans l’air son parfum sucré et pénétrant. Elle aussi s’était lovée contre le large oreiller blanc qui tenait tête au lit. Mais elle n’avait pas fermé les yeux, non. Il y avait trop à voir. Après une belle heure de contemplation, elle s’était finalement levée, déshabillée, douchée puis rhabillée. Il n’y avait rien de sensuel dans tous ses gestes, cela faisait bien trop longtemps qu’ils étaient devenus mécaniques.

Il consulta sa montre. La petite aiguille affichait le 8. Il se leva et se débarrassa à même le sol des vêtements de sa longue journée. La douche était sommaire, mais opérationnelle, et l’eau chaude y coulait à volonté. Il savait déjà ce qu’il porterait, du lin et du blanc. Rien de plus. Rien de moins. Le charme ne résiderait pas dans l’apparat, mais au sein d’autres éléments.


Sur le carton d’invitation qu’elle tenait dans sa main gauche, il était écrit, en lettres manuscrites : « Après le coucher de l’étoile pourpre, à 10 heures, pour une nouvelle danse. » Pas de signature. Une ponctuation simple. Une écriture fluide, masculine et épurée.


Elle était bien loin l’époque où elle dansait des nuits durant sur des airs entraînants. Savait-elle encore comment s’y prendre ? Le rythme de son corps saurait-il se réveiller au moment désiré et s’accorder sur le bon tempo ? Une légère bouffée d’angoisse la parcourra. Elle réalisait alors qu’elle ne maîtrisait aucun élément au sujet de cette rencontre improbable. Qui était cet inconnu qui l’avait embarqué au bout du monde ? Pourquoi avait-elle accepté cette invitation ? Des « si », entêtants et pernicieux, envahissaient doucement, mais sûrement ses pensées latentes.


Assise sur le sable encore chaud, elle contemplait cet océan immense qu’elle devinait à la lumière d’une Lune brillante et généreuse. Elle recouvrait peu à peu son calme. Son souffle devenait moins saccadé et son cœur ralentissait enfin pour retrouver des battements réguliers et harmonieux dans sa poitrine généreuse. Une légère brise d’été jouait avec sa robe rouge en satin et effleurait son corps par à-coups réguliers.


Le moment était venu. Il quitta son bungalow sans prendre la peine de refermer derrière lui et se dirigea vers la plage. À quelques mètres de là, il devinait sa silhouette. Lorsqu'il arriva à son niveau, elle leva les yeux vers lui. Il l’avait reconnu. Son visage était différent, plus jeune que dans ses souvenirs, plus innocent aussi, mais il ne pouvait résider aucun doute, c’était bien elle. Et à la façon dont elle le regardait, il sut immédiatement qu’elle ne savait pas qui il était. Un profond désarroi le saisit alors. Serait-il contraint de tout recommencer, encore une fois ? De lui expliquer de nouveau qui ils étaient l’un pour l’autre ? Il n’était pas sûr d’en avoir encore la force. La frustration manqua de prendre le dessus sur lui, mais il lui résista. Il l’avait cherché, au-delà des frontières du temps, et il ne gâcherait cet instant privilégié pour rien au monde.


C’était donc cet homme à l’écriture soignée et mystérieuse qui lui avait donné rendez-vous. Vêtu tout de blanc, il arborait une profonde confiance en lui. Elle observait son visage qui semblait tiraillé par des émotions contradictoires. Après quelques instants, il finit par s’asseoir près d’elle, ni trop loin ni trop près. Juste la distance nécessaire pour respecter son espace personnel, tout en créant déjà une évidente intimité. Il ne parlait pas. Il la regardait, seulement. Mais ses yeux en disaient déjà tant. Un peu gênée par cette situation étrange, elle hésitait à parler la première. Les mots se bousculaient dans sa tête, mais n’arrivaient pas à prendre forme au-delà de son corps. Prise d’un frisson, elle entoura ses épaules d’un châle en satin bleu nuit qui venait parfaire sa tenue estivale.


Il continuait de l’observer avec insistance et sans retenue. Elle avait l’étrange impression de voir briller son âme dans la profondeur de ses yeux.

Il devait se résoudre à l’idée qu’elle ne savait pas qui il était. Les espérances des souvenirs du passé venaient de disparaître tel un château de sable sous un orage tropical. Mais il ne renoncerait pas pour autant. Elle est là, à côté de lui, vide de souvenirs, mais plus vivante que jamais, et c’est la seule évidence qui comptait. Il l’avait perdu ailleurs, il la retrouvait ici. Depuis longtemps déjà, ses yeux avaient plongé dans les siens pour s’y perdre à jamais. Le reste de son abandon n’était qu’une question de temps.


̶ Quels sont les mots que tu souhaiterais entendre ? finit-il par lui dire, en rompant avec le bruit des vagues venues s’échouer sur le rivage, à quelques centimètres de leurs pieds nus.

Depuis quand un homme demandait-il à une femme ce qu’elle souhaitait entendre ? Quelle étrange manière d’aborder des préliminaires. Amusée et intriguée par cet inconnu audacieux, elle marqua un temps d’arrêt avant de finalement lui répondre :


̶ Une explication sur la raison de ma présence ici, dit-elle avec un léger sourire.

Il rit alors de bon cœur. C’était sa première démonstration dépourvue de retenue. Puis, il ajouta :


̶ Ainsi sont donc les préoccupations féminines. Chercher encore et toujours une explication tangible à tout… Tu es là parce que tu l’as décidé.


̶ Je ne l’ai pas décidé, comme vous… comme tu dis… J’ai simplement suivi le courant…


̶ D'évasion, dit-il pour terminer sa phrase avant elle.


̶ Il semblerait, oui.


Il tendit alors son bras vers elle, l’invitant à le saisir pour l’accompagner à se lever. Elle attrapa sa main droite, après une brève hésitation. Et dans le même élan, il la rapprocha de lui, saisit son autre main et glissa ses doigts entre les siens.


Sous sa poitrine, elle sentait son cœur battre la chamade. Les mains chaudes de cet inconnu, au sein desquelles les siennes s'étaient lovées, tremblaient légèrement. Une légère brise caressait leurs corps. Il avait rapproché son visage du sien et elle pouvait sentir son souffle chaud sur sa nuque à découvert. Il s’écarta de quelques centimètres pour la regarder profondément dans les yeux, et lui dit :


̶ Tu veux bien m’accorder une nouvelle danse ?


Elle réalisa alors que le timbre de sa voix profonde et sensuelle ne lui était pas inconnu. Les premières notes de musique émergèrent au loin. Douces et harmonieuses, elles arrivaient jusqu'à eux, puis continuaient leur chemin en direction de l’horizon. À son oreille, il fredonnait quelques paroles à peine audibles. Des plaines sablonneuses aux versants escarpés des falaises qui se dessinaient au loin, l’écho de cette voix parcourrait son âme, l’emportant sans retenue vers des contrées inconnues et inexplorées. Elle ferma les yeux et se laissa guider par les mouvements fluides et presque aériens de ce partenaire qui ne lui semblait plus si inconnu.


Ila et sa magie avaient libéré le sablier de verre. Le temps n’existait plus. Seule la voûte céleste illuminée d’étoiles, au-dessus d’eux, et leurs pieds nus qui s’enfonçaient à peine dans le sable, ancraient encore leurs corps dans la matière. Plus ils lévitaient, plus ils se rapprochaient l’un de l’autre.


Son châle de satin s’envola, emportant avec lui ses craintes, ses doutes et ses réserves. Son corps et son âme vibraient au même diapason que lui. Elle n’aurait pu expliquer l’harmonie qui se dégageait de leurs deux corps enlacés qui marquaient le tempo sans accroc ni hésitation. La musique devint plus entraînante, mais la fusion resta la même. Les mots étaient vains, seuls leurs souffles brûlants et saccadés résonnaient par instants fugaces. Ce moment précieux s’était tant fait désirer. Ils le vivaient enfin, de nouveau.


Lorsque la musique s’arrêta, ils étaient à bout de souffle, épuisés, mais transportés.

Cette fois, c’est elle qui plongea ses yeux dans les siens, avec toute l’effervescence et l’intensité qu’un regard puisse contenir. Elle le voyait enfin.


Elle l’avait reconnu à travers cette nouvelle danse. L’inconnu était loin d’en être un. C’était lui, ici et maintenant, avant et pour toujours. Ce n’était pas leur dernière danse, c’en était une de plus parmi tant d’autres à venir.


Ila les avait réunis de nouveau. Le temps avait disparu.


Les cieux leur offraient l’éternité et bien plus encore.


Béatrice Bernier-Barbé, « Une nouvelle danse », Janvier 2021. Tout droit réservé.

Crédit photo : « Le prophète », Khalil Gibran, adaptation au cinéma 2015


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