EN ALLANT A CANSADO (le piège) - Nafissatou DIOUF – Roman

Dernière mise à jour : 22 févr.


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En allant à Cansado

Où allons-nous ? En Mauritanie, au Sénégal, aux iles Canaries, en Libye, dans l’Atlantique, en Italie, en France, en mer Méditerranée


À quelle époque ? Contemporaine


Venez, je vous raconte de quoi il est question :


Fofana est un jeune malien de vingt-cinq ans qui vit et travaille depuis trois années à Cansado pour une famille sénégalaise aisée, expatriée en Mauritanie. Il est chez eux le « spécialiste du nettoyage », mais contrairement à certains personnels de maison, il est traité avec respect et dignité dans la famille Ndiaye, composée du père (Boubacar), de la mère (Mame Fama) et de leurs trois enfants (Issa, Ami et Badou). De par le peu de différence d’âge entre Fofana et Issa, les deux jeunes gens ont fini par tisser des liens d’amitié forts. Mais le jeune malien ne perd pas pour autant son objectif de vue : rassembler suffisamment d’Ouguiyas pour financer son voyage et rejoindre la France grâce à sa « correspondante » sur place, une femme ayant facilement deux fois son âge.


« L’annonce était incomplète, car elle ne reflétait pas la face mercantile de l’affaire. En effet, ces femmes, pour la plupart d’un certain âge, étaient recrutées par des agences officiellement matrimoniales, mais en réalité avec un objectif détourné, car officieusement spécialisées dans l’immigration. Leur succès était le reflet de la discrétion qui entourait ces entreprises. Beaucoup de jeunes Africains, qui avaient échoué avec les passeurs ou disposant d’un peu plus de moyens que leurs semblables, utilisaient ce canal pour rejoindre « l’eldorado » : les agences matrimoniales étaient en plein boom et avaient flairé le marché de l’immigration. » P. 32

Sidi est sénégalais. Il a un rêve, pour lui et le mieux-vivre de sa famille : rejoindre l’Italie. C’est l’aîné d’une famille de cinq enfants. Avec le soutien de sa mère et l’approbation de son père, il quitte son village à vingt ans pour rejoindre Dakar, muni de toutes les économies familiales : quatre cent quarante-cinq mille francs CFA qu’il doit remettre au « commissaire » pour payer son voyage clandestin aux risques létaux.


« C’est alors à ce moment précis qu’apparaissait « Commissaire ». C’était l’élément clé du dispositif, la pièce maîtresse, celui qui constituait le lien avec la destination finale. Trois jours auparavant, ils étaient tous passés à la caisse, une opération sans papier ni signature, il fallait être discret, leur avait-on dit. » P.74

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Nafissatou Diouf & Béatrice Bernier-Barbé - Café littéraire du Clos Normand de Dakar

À mon humble avis :


Ce premier roman de Nafissatou Diouf est incontestablement une réussite. Le style littéraire et le sujet principal sont largement maîtrisés par l’auteure. On ressent, à travers le texte, le colossal travail de recherches effectué par madame Diouf. On s’attache à ses personnages, pourtant nombreux. On souhaite qu’ils survivent dans cet enfer sans nom. Mais comment ?


« L’amour de vivre cautionnait les efforts consentis par les êtres humains qui se consacraient dans la contemplation de leur être pour arriver à leur but. Un univers sans maître, où le libre arbitre était le guide le plus fiable, voilà comment il se représentait aussi les jeunes qui prenaient ces navires. […] La mer était leur unique source d’espoir, leur matière première la plus fiable, leur richesse la plus sûre. Ils pouvaient lui dire leurs espérances sans qu’elle ne les trahisse et tant pis si elle les engloutissait, le secret n’en serait que mieux gardé. » P.96

Ce qui fait la différence :


Sans alourdir l’atmosphère de son roman qui traite d’un sujet sensible et extrêmement douloureux, l’auteure, à la formation journalistique, sait avec brio rajouter quelques notes comparatives, sans jugement ni prises de positions incisives.


Le roman ne pourrait se résumer aux parcours du combattant de Fofana et de Sidi, car on retiendra également l’histoire de la famille Ndiaye dont les larges moyens permettent à tous de profiter d’une situation plus que confortable : des vacances à l’Étranger, la scolarisation des enfants au lycée français de Mauritanie, des résidences secondaires… On s’attachera aux membres de cette famille expatriée depuis quatre années en Mauritanie qui oscille entre respect des traditions et ouverture aux autres cultures.


Avec Nafissatou Diouf, on aborde également la question de la place de la femme, celle de ses droits et de ses devoirs dans la société africaine : polygamie, émancipation professionnelle, besoin de reconnaissance de la part d’une société parfois dure, sont autant de thèmes qui nous ouvre à la réflexion lorsque l’on lit En allant à Cansado.


« Marié sous le régime de la monogamie, le jeune homme avait changé les papiers du mariage sans s’en référer à son épouse. Mame Fama n’était pas allée à l’école française, mais était consciente que ce détail pouvait bouleverser pas mal de choses, mais elle n’en avait, à l’époque, pipé mot à son époux. Du jour au lendemain, il pouvait prendre une autre femme, mais lui n’y pensait pas, encore moins une parente. S’il devait en avoir, il prendrait une de son choix, se disait-il alors jusqu’au jour où il rencontra Soda. » P.38

Sans pour autant porter de jugement tranché sur le sujet, l’auteure s’immisce avec subtilité dans la tête de ses personnages et nous laisse réfléchir sur de nombreux questionnements en relation avec la femme africaine moderne, « la société et ses convenances ».


« Toutes les femmes occupant des postes de responsabilité étaient célibataires ou divorcées. À croire qu’une femme ne pouvait se consacrer que dans le ménage. Pourtant, il avait une conception différente. Une vie professionnelle réussie n’était pas l’antidote de la vie de famille. Tout était question de mesure et d’organisation. Beaucoup d’entre elles avouaient avoir essayé, mais étaient tombées sur des hommes jaloux qui voyaient leur situation professionnelle comme un rival ou une entrave à leur épanouissement. » P.42-P.43

Et puis, il y a celles et ceux qui vivent à Lampedusa, cette petite ile à deux cents kilomètres de la Sicile. Toutes ces personnes, comme Juliana et Fatima qui secourent les naufragés, après des semaines interminables passées en mer. Des femmes profondément humaines et engagées qui veulent faire bouger les lois sur l’immigration, qui tous les jours se battent pour sauver des vies et qui, à travers ce roman, crient leur désespoir de voir, sous leurs yeux, mourir des êtres humains dont la seule faute aura été de vouloir prétendre à un avenir plus clément.


« L’immigration rappelait à l’Europe ses devoirs et mettait l’Afrique devant ses responsabilités. » P.131

« Ce spectacle faisait malheureusement partie des opérations de secours. Tous ne pouvaient pas arriver en vie. Ils seraient repêchés plus tard. Pour le moment, on essayait de sauver ceux qui s’accrochaient encore à la vie. »P.135

Quel que soit votre opinion sur l’immigration dite « clandestine », il me semble primordial de lire En allant à Cansado, car Nafissatou Diouf fait partie de ces auteurs qui donnent à apprendre et à réfléchir sur la condition humaine et la responsabilité de chacun. On peut être contre ou pour l’immigration clandestine, mais on ne peut pas rester insensible à l’histoire de vie de toutes ces familles dont l’un des membres, à travers sa croisade, porte au péril de sa vie l’espoir de tous.


Bravo à l’auteure et belle lecture à vous.


242 pages / mars 2018 / Aux Éditions de L’Harmattan Sénégal



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Café littéraire de En allant à Cansado organisé par Béatrice Bernier-Barbé


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