J’AI PERDU ALBERT – Didier VAN CAUWELAERT – Roman

Dernière mise à jour : 22 févr.


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J'ai perdu Albert

Où allons-nous? En Belgique, du côté de Bruxelles


À quelle époque ? Contemporaine


Venez, je vous raconte de quoi il est question:


Chloé (trente-sept ans) est une médium très réputée qui gagne généreusement sa vie grâce à ses séances de spiritisme et ses prédictions du futur. Elle facture très cher ses consultations, car elle ne trompe jamais. Résultat : tout le gratin bruxellois se voue à ses paroles, les yeux fermés. Sa botte secrète c’est Albert - Albert Einstein - du moins ce qu’il en reste depuis l’au-delà ! Oui, mais voilà, Chloé vient de perdre son principal atout. Le compagnon qui est dans sa tête depuis ses douze ans a décidé de se faire la malle…


« Je suis la voyante la plus en vue du pays et, depuis hier midi, je ne vois plus rien. Dans ma situation, c’est une catastrophe planétaire : des laboratoires pharmaceutiques aux compagnies pétrolières, des coulisses du show-biz à l’état-major de l’OTAN, une centaine de décideurs et de cœurs en souffrance, suspendus aux informations que je reçois, ne prennent aucune initiative sans me consulter. Et j’ai beau me concentrer, faire le vide, supplier, menacer : rien. Albert ne répond plus. » P.11

Zacharie est serveur dans un restaurant près de la gare. Son travail alimentaire est loin de lui apporter le moindre épanouissement personnel. Il est divorcé. Son ex-femme l’a criblé de dettes et il est sur le point de se faire exproprier de la maison familiale dans laquelle il s’occupe encore des abeilles de son défunt père, qui elles aussi meurent les unes derrière les autres sans qu’il arrive à en déterminer la cause.


« Ce matin, j’ai encore trouvé quarante-huit cadavres. Et il faut que je sourie, que je sois frais et dispos, que je mémorise les plats du jour, les commandes et les prix. Depuis six mois que je suis serveur à mi-temps dans ce snack de gare pour payer mes loyers en retard et tenter de sauver mes ruches, cette double vie n’a fait que multiplier les problèmes par deux. » P.7

Rapidement, les deux personnages principaux du roman se rencontrent, du moins, échangent, et pas dans la plus grande sérénité. Chloé, très énervée, attablée dans le restaurant où Zacharie travaille, est au téléphone avec sa mère. Elle ne prête aucune attention au garçon de café qui souhaite prendre sa commande. Zac, de son côté, commence à s’impatienter.


« C’est calme, ce matin. Une jeune fille en deuil, une famille japonaise, une tablée de cadres en transit, un vieux qui fait durer son café et, à la 15, une agitée en double appel qui m’a déjà renvoyé trois fois d’un geste pour engueuler son mec tout en se fritant avec sa mère. Trente-cinq ans, blonde aux yeux bleus tendance frigo de luxe, talons hauts, tailleur classe, rage au cœur et regard paumé – le style chasseuse de têtes qui est en train de se faire massacrer par plus méchant qu’elle. […]Je me plante devant elle et, dès qu’elle a raccroché, je lui lance :
̶ Vous désirez ?
̶ La paix ! […]
̶ C’est pas sur la carte. Mais je peux demander au chef.
Elle me regarde comme une fiente sur son pare-brise. Soudain sa tête se met à dodeliner, et je me dis qu’elle a un malaise. Mais c’est moi qui d’un coup vacille sur mes jambes. Un poids terrible me tombe sur la nuque, avec des frissons de fièvre et des spasmes aux paupières. Qu’est-ce qui m’arrive ? » P.8-P.9

À mon humble avis:


Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas ouvert un roman de Didier Van Cauwelaert, et j’ai eu tort, car la plume de cet auteur est toujours pleine de surprises et extrêmement rafraîchissante ! Certaines scènes, entre quiproquo et jeux de mots, sont littéralement hilarantes :


« ̶ J’ai un problème mon père. (Zac) […] L’oreille aux aguets, je m’assieds sur le prie-Dieu derrière la cabine en chêne sculpté.
̶ Je vous écoute, mon fils. […]
̶ C’est un type qui s’appelle Albert, et qui est entré en moi.
̶ Ah, commente le prêtre en s’efforçant de rester neutre. Et vous étiez… consentant ?
̶ Absolument pas. » P.114

Ne vous y trompez pas pour autant : vous passerez du rire à la prise de conscience avec cet auteur. Vous vous interrogerez sur l’avenir de l’humanité au cas où les abeilles viendraient à disparaître. Vous revivrez l’exode forcé de la communauté juive, suite à la montée du régime nazi en Occident, l’arrivée douloureuse d’Einstein dans l’Amérique des années 30, celle dans laquelle il lui faudra rebâtir une vie digne de ce nom. À mes yeux, c’est là que résident la grande subtilité et le savoir-faire de cet auteur.


« Tout en avançant lentement vers elle, il lui murmure que les nazis l’ont chassé de son pays, qu’il a dû abandonner ses enfants, qu’il est un père minable, un amoureux dispersé, un savant qui ne sait plus où il va. » P.127

Ce qui fait la différence:


L’esprit d’Albert décide de changer d’hôte. Le «vieux avec une voix douce et un accent » abandonne Chloé à son triste sort et vampirise à la place celui de Zac. Or, Albert, c’est le compagnon omniprésent de Chloé depuis sa jeunesse. Et lorsqu’elle se retrouve seule, elle est perdue, car « l’absence d’Albert s’est transformée en un état de manque insupportable ». Comment penser par soi-même ? Comment prendre des décisions sans les conseils 100% fiables d’un esprit ultra-intelligent qui vous dicte quoi faire depuis l’outre-tombe ? Il va lui falloir apprendre à vivre comme le commun des mortels…


Cette histoire, c’est un ménage à trois haut en couleur et pleins de rebondissements. C’est frais, c’est piquant, mais pas seulement, car l’auteur s’est assidument documenté sur la vie d’Albert Einstein. Il a assidument étudié le mathématicien, une fois de plus. En effet, Didier Van Cauwelaert s’était déjà penché sur le génie des théories dans un précédent roman, La femme de nos vies, en 2013.


« Mais ce n’est rien à côté de ce qu’on me fera subir aux États-Unis, ce pays qui m’accueille et m’adopte en héros avant de me considérer comme un traître. […] »P. 176

Pour notre plus grand bonheur, Didier Van Cauwelaert décide de revisiter le destin atypique d’un homme décédé il y a 65 ans et qui fait toujours couler beaucoup d’encre. Un génie des Mathématiques, soit, mais également un être humain avec son lot de faiblesses, d’obsessions, d’erreurs, d’incompréhension. En un mot, avec sa part d’humanité.


Bravo à l’auteur et belle lecture à vous !


224 pages / mars 2018 / Editions Albin Michel


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