LA FABRIQUE DES PANDEMIES - Marie-Monique ROBIN – Journalisme

Dernière mise à jour : 21 févr.


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La fabrique des pandémies

Son nom ne vous dit peut-être rien. Par contre, il y a de grandes chances que vous ayez vu ses documentaires télévisés : Le monde selon Monsento, Notre poison quotidien, Nouvelle cordée, ou encore Qu’est-ce qu’on attend.


Marie-Monique Robin est une journaliste d’investigation française. Elle a reçu de nombreux prix, elle est décorée de la Légion d’honneur. Ses reportages sont toujours le fruit d’un long travail d’investigation dans lesquels se croisent des avis de spécialistes éclairés et dénués du moindre conflit d’intérêts. Dans La fabrique des pandémies, elle propose un ouvrage très complet qui cherche à mettre en lumière les leçons à tirer de la pandémie du covid-19. Pour ce faire, elle s’est entretenue avec plus de soixante spécialistes (épidémiologistes, biologistes, vétérinaires, mathématiciens, écologues…) à travers la planète. À la fin de l’ouvrage, elle annonce que le tournage d’un documentaire est en cours de réalisation. Il devrait être disponible à partir de mai 2022.


Qui est le responsable de cette pandémie mondiale ? Un pangolin, comme celui dessiné sur la couverture du livre ? Un laboratoire P4 en Chine, à travers une négligence humaine ? Pour l’auteure et les chercheurs interviewés, il s’agit de concevoir le problème de manière plus global et de faire une rétrospective depuis le siècle dernier. Globalement, l’idée générale de l’ouvrage pourrait se résumait à travers ce passage :


« Alors que dans les années 1970, une nouvelle pathologie infectieuse était découverte tous les dix à quinze ans, depuis les années 2000, le rythme s’est considérablement accéléré pour passer à au moins cinq émergences identifiées par an. La pandémie qui paralyse le monde depuis le début 2020 n’est donc que la face émergée de l’iceberg. D’autres pandémies vont suivre : là-dessus, les soixante-deux scientifiques interrogés pour ce livre sont formels. Et c’est pourquoi, de manière unanime, ils affirment que la solution n’est pas de courir après un énième vaccin, censé protéger contre une énième maladie infectieuse, au risque d’entrer dans une ère de confinement chronique de la population mondiale, mais de s’interroger sur la place des humains sur la planète, sur leur lien avec le reste du monde vivant, dont ils ne représentent qu’une espèce parmi d’autres. À l’unisson aussi, ils clament : « On ne peut pas dire qu’on ne savait pas. » On savait. Sur tous les continents, en effet, des scientifiques de différentes disciplines […] ont montré que le meilleur antidote contre l’émergence de maladies infectieuses est la préservation de la biodiversité. » (P.21)


Le professeur Jeroen Douwes est épidémiologiste. Il dirige le Centre de recherche en santé publique de l’université Massey, à Wellington (Nouvelle-Zélande). Il explique à quel point les maladies chroniques et les maladies infectieuses sont interconnectées.


« Les gouvernements dépensent d’énormes quantités d’argent pour tenter de sauver l’économie et de réduire les effets néfastes de la covid-19 en développant un vaccin. Tout cela est tout à fait légitime, mais j’aimerais bien qu’ils fassent de même pour juguler ces tueurs silencieux que sont les maladies chroniques non transmissibles, comme l’obésité, le diabète, les maladies respiratoires et les cancers. On a un peu tendance à oublier que ces pathologies chroniques tuent beaucoup plus de monde que la covid-19. […] La séparation entre les maladies infectieuses et les maladies chroniques est artificielle et va contre les intérêts de la santé publique. » (P. 230)


Et voici les conclusions du chercheur : « Le problème, ce ne sont pas les marchés chinois qui sont anecdotiques. Cette pandémie n’est pas la dernière. Si nous ne revoyons pas de toute urgence notre rapport à la nature, nous vivrons dans une ère de confinement chronique, ce qui n’est évidemment pas une bonne nouvelle pour l’humanité. Par ailleurs, il n’est pas sûr que ce soit judicieux d’encourager la reprise frénétique des voyages et des transports d’un bout à l’autre de la planète. Les virus se déplacent aussi vite que les long-courriers et je dois dire que la vitesse de transmission du SRAS-CoV-2 m’a impressionné. » (P.231)


Serge Morand est un écologue et biologiste français. Ses travaux de recherches sur le terrain s’intéressent à la diversification des parasites et à leur diversité, ainsi qu’aux rôles que ces derniers jouent au niveau écologique. Il a rédigé la préface de cet ouvrage. L’une des conclusions qu’il tire de cette pandémie est que « la quatrième transition épidémiologique a commencé au milieu du XXe siècle. […] Elle est liée à la grande accélération des échanges : tout se met à bouger dans tous les sens, les humains et les agents pathogènes. Elle est liée aussi à l’agro-industrie qui a uniformisé les paysages, ainsi que les microbiotes humains et animaux. Les pratiques d’élevage intensif ont d’abord transformé le corps des animaux, devenus incapables de se reproduire ou de manger seuls et qui sont tous malades. L’agroalimentaire est en train de faire la même chose avec les humains, qui sont de plus en plus mal nourris – qu’ils soient en état de malnutrition ou d’obésité – et qui souffrent de maladies chroniques. Il est vraiment temps que nous changions de paradigme, car tout cela risque de mal se terminer… ». (P.238)


Le professeur Daniel Brooks est un chercheur biologiste émérite qui travaille à l’université de Toronto. Il est spécialisé dans la biodiversité, la systématique et la biologie de la conservation. Il est l’auteur de plus de 350 publications scientifiques. « Il ne faut pas se faire d’illusions : le virus SRAS-CoV-2 est désormais présent partout dans le monde, y compris chez les chats, les chiens et nos animaux domestiques. Nous ne pourrons jamais nous en débarrasser ! C’est ce que j’appelle la pollution pathologique. » Lorsque Marie-Monique Robin lui demande si la pandémie de covid-19 était prévisible, voici ce qu’il répond :


« Non seulement elle était prévisible, mais elle était prévue ! […] Tous les scientifiques qui travaillent en écologie de la santé savaient qu’une pandémie de cette ampleur pouvait advenir et qu’elle serait suivie d’autres à un rythme accéléré. Comme l’a dit dès 1958 Charles Elton (1900-1991), l’un des fondateurs de l’écologie moderne : « Nous assistons à l’une des plus grandes convulsions historiques dans le monde animal et végétal. Cette « convulsion » est due à la déforestation et à la fragmentation des habitats naturels à grande échelle. » (P.261)


La Néerlandaise Maria Yazdanbakhsh est professeure d’immunologie cellulaire des infections parasitaires et cheffe du département de parasitologie de l’UMC. Ses recherches portent principalement sur l’interaction entre les parasites et leur hôte humain. En août 2020, elle cosigne, avec d’éminents chercheurs africains, une tribune dans le magazine Science.org, intitulée Covid-19 en Afrique : Atténuer la tempête ?


« Les experts ont prédit des millions de décès dus au COVID-19 en Afrique, car de nombreux pays du continent se classent mal dans l'indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement. Cependant, plus de 4 mois après la détection des premiers cas en Afrique, la prévalence et la mortalité sont encore faibles. »

Sauf qu’avec le recul (nous sommes en février 2022), nous savons maintenant que l’Afrique n’a pas vécu (grâce au Ciel !) le scénario catastrophe annoncé au début de la pandémie. Quelles en sont les raisons ? Pour répondre à cette question, différentes hypothèses sont avancées dans ce livre. Tout d’abord celle du patrimoine génétique des Africains. Sauf que lorsque l’on se penche sur le taux de mortalité du Covid-19 aux États-Unis, on constate que c’est la communauté Afro-Américaine qui a subi les plus grosses pertes humaines. Mais c’est également la population la plus précarisée du pays et la plus exposée aux problèmes d’alimentation déséquilibrée (obésité, diabète, mauvais accès aux soins…). Vient ensuite l’hypothèse du développement d’une immunité croisée :


« Maria Yazdanbakhsh et ses coauteurs évoquent quant à eux l’hypothèse hygiéniste et ce qu’ils appellent la « mémoire immunitaire » que provoque l’exposition précoce notamment à des helminthes : le système immunitaire est façonné non seulement par la génétique, mais aussi par des facteurs environnementaux, tels que l’exposition à des microorganismes et des parasites qui permet d’éduquer les systèmes immunitaires pour qu’il se protège d’agents pathogènes invasifs. Cela pourrait contribuer au contrôle du SRAS-CoV-2. Le développement d’une réponse immunitaire adaptée efficace peut limiter l’infection virale, alors que l’activation incontrôlée des cellules de l’immunité innée conduit à un « orage de cytokine » et à une hyperinflammation des poumons, laquelle peut entraîner un syndrome de détresse respiratoire aiguë et la déficience de multiples organes. » (P.229)


Une autre hypothèse avancée est celle d’une population jeune en Afrique. Sauf que…

« C’est vrai que l’âge médian des Africains est de 19,7 ans, contre 38,9 ans aux États-Unis. Si on se fonde sur le taux de mortalité dû à la covid-19 rapporté à l’âge et sur les caractéristiques démographiques de l’Afrique, il devrait y avoir quatre fois moins de morts qu’en Europe, or quarante fois moins ! » (P.228)


Ce qui reste tout à fait déplorable, comme le souligne judicieusement Serge Morand, c’est une « gestion à court terme de la crise sanitaire » par les gouvernements européens et américains, qui « hormis les vaccins n’ont rien à proposer pour réduire les facteurs écologiques et l’émergence de maladies infectieuses ». Il explique également que « la biosécurité est définitivement une impasse qui nous détourne des vraies solutions. » Tant que nous continuerons de détruire les habitats naturels, de perturber sa faune et sa flore, nous verrons apparaître toujours plus de maladies infectieuses aux quatre coins du globe !


Vous voulez en savoir plus ? Je vous invite à lire ce livre fort instructif.


Vous pouvez également découvrir le blog de Marie-Monique Robin en cliquant sur ce lien.


419 pages / sorti chez Pocket en janvier 2022


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