• Bernier-Barbé Béatrice

LE VIEUX QUI LISAIT DES ROMANS D’AMOUR – Luis SEPÚLVEDA – Roman



Où allons-nous ? En Équateur, en Amazonie


À quelle époque ? Contemporaine


Venez, je vous raconte de quoi il est question :


Bestseller et premier ouvrage de l’auteur chilien, Le vieux qui lisait des romans d’amour manquait véritablement à mes lectures accomplies. C’est chose faite, et je suis loin d’être déçue. Au contraire. De plus, au regard e la notoriété du roman, traduit dans 35 langues, j’ai été surprise de constater qu’il se concentrait sur une aventure d’à peine 121 pages.


Le roman se passe en Équateur, au cœur de la forêt amazonienne, dans une petite bourgade du nom d’El Idilio. Notre héros s’appelle Antonio José Bolivar Proaño. Mariés à 13 ans, sa femme et lui quittent leur région d’origine dans les montagnes pour l’Amazonie. Ils espèrent y trouver un climat plus propice à une première grossesse qui se fait désirer. Mais deux années après leur installation dans cette partie du monde florissante et rude, son épouse décède de la malaria. Antonio José se retrouve seul et désemparé. Il quitte le village d’El Idilio et part vivre avec une tribu amérindienne, celle des Shuars.


« Il était condamné à rester, avec ses souvenirs pour seule compagnie. Il voulait se venger de cette région maudite, de cet enfer vert qui lui avait pris son amour et ses rêves. Il rêvait d’un grand feu qui transformerait l’Amazonie entière en brasier. Et dans cette impuissance, il découvrit qu’il ne connaissait pas assez la forêt pour pouvoir la haïr. Il apprit la langue des Shuars en participant à leurs chasses. […] Antonio José Bolivar qui ne pensait jamais au mot liberté jouissait dans la forêt d’une liberté infinie. Il tentait de revenir à ses projets de vengeance, mais il ne pouvait s’empêcher d’aimer ce monde, si bien qu’il finit par tout oublier, séduit par ces espèces sans limites et sans maîtres. » (P.41)


Mais lorsque le roman débute, Antonio José avoisine les 70 ans. Et il vit de nouveau à El Idilio, seul, avec pour unique engouement celui de lire des romans d’amour que son ami, le dentiste Loachamín lui rapporte à chaque fois qu’il vient soigner les gens du coin.

« — Écoute, j’avais complètement oublié, avec cette saloperie de mort : je t’ai apporté deux livres. Les yeux du vieux s’allumèrent. — D’amour ? Le dentiste fit signe que oui. Antonio José Bolivar Proaño lisait des romans d’amour et le dentiste le ravitaillait en livres à chacun de ses passages. — Ils sont tristes ? demandait le vieux. — Á pleurer, certifiait le dentiste. — Avec des gens qui s’aiment pour de bon ? — Comme personne ne s’est jamais aimé. — Et qui souffrent beaucoup ? — J’ai bien cru que je ne pourrais pas le supporter. » (P.31)


À mon humble avis :


Comme la plupart de celles et ceux qui ont lu ce roman avant moi, j’ai tout de suite accroché à la plume de Sepúlveda et, sans crier gare, je me suis retrouvée en Amazonie, dans une cabane de fortune sur laquelle s’abattait des trombes d’eau, guettant le son des pas feutrés d’un jaguar en chasse, qui rôdait, attiré par le goût du sang et réclamant vengeance.


De plus, les quelques personnages qui habitent le roman sont tous hauts en couleur.


À commencer par le dentiste qui arrache les dents des villageois sans aucune anesthésie, faute de moyen et de locaux décents. Et lorsque les patients se plaignent, il leur répond : « Tiens-moi tranquille, bordel ! Bas les pattes ! Je sais bien que ça fait mal. Mais à qui la faute, hein ? À moi ? Non : au gouvernement ! Enfonce-toi bien çà dans le crâne. C’est la faute au gouvernement si tu as les dents pourries et si tu as mal. La faute au gouvernement. »


Citons également le maire du coin à l’ego démesuré, surnommé « la limace » par les habitants.


« Tout en rentrant chez lui, il put voir à travers les nappes d’eau la silhouette solitaire et obèse du maire sous son parapluie, comme un champignon énorme et sombre qui aurait soudain poussé sur les planches du quai. » (P. 71)


Ce qui fait la différence :


Au-delà du cadre choisi, c’est certainement le style d’écriture à la fois émouvant, humoristique, cinglant et philosophique de l’auteur chilien qui rend ce roman mémorable.

À travers la lecture des romans d’amour, Antonio José Bolivar Proaño tente d’imaginer des lieux et des émotions qui ne sont pour lui que des concepts : Venise, la neige, les gondoles ou encore ce à quoi peut bien ressembler un baiser ardent.


« Il se souvenait des rares fois où il avait donné un baiser à Dolores Encarnación del Santísimo Sacramento Estupiñan Otavalo. Peut-être, sans qu’il ne s’en rende compte, l’un de ces baisers avait-il été ardent, comme celui de Paul dans le roman. En tout cas, il n’y avait pas eu beaucoup de baisers, parce que sa femme répondait par des éclats de rire, ou alors elle disait que ça devait être un péché. » (P. 74)


Et puis, bien sûr, il y a, dans Le vieux qui lisait des romans d’amour, toutes ses réflexions avant-gardistes sur la nécessité de protéger l’environnement et les peuples premiers qui y habitent.


"Antonio José Bolivar ôta son dentier, le rangea dans son mouchoir et sans cesser de maudire le gringo, responsable de la tragédie, le maire, les chercheurs d’or, tous ceux qui souillaient la virginité de l’Amazonie, il coupa une grosse branche d’un coup de machette, s’y appuya, et prit la direction d’El Idilio, de sa cabane et de ses romans qui parlaient d’amour avec des mots si beaux que, parfois, ils lui faisaient oublier la barbarie des hommes."


Luis Sepúlveda s’est éteint du covid en avril 2020, en Espagne. Il avait 70 ans. Il aura toujours été un auteur engagé, politiquement contre les régimes dictatoriaux d’Amérique latine, et écologiquement pour défendre la faune et la flore à travers la planète. Il nous laisse de merveilleux romans pour adultes et pour enfants, tels que Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (2001) ou encore Histoire d’une baleine blanche (2019), pour ne citer qu’eux.


Pour finir, voici ce que l'auteur écrivait au sujet de son ouvrage : " Ce roman attire l'attention sur une des démonstrations les plus grandes de la stupidité dans laquelle l'homme peut tomber. L'homme a en lui le germe de la stupidité et de l'intelligence à la fois."


Belle lecture et bravo à vous, Monsieur Sepúlveda, depuis là où vous êtes maintenant.


128 pages / Janvier 1992 / Éditions Métailé


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