MURAMBI LE LIVRE DES OSSEMENTS – Boubacar Boris DIOP – Roman

Dernière mise à jour : 21 févr.


murambi le livre des ossements
Murambi le livre des ossements

Du 7 avril au 17 juillet 1994, le Rwanda, ce petit pays d’Afrique, enclavé entre le Burundi, l’Ouganda et la République Démocratique du Congo, vit les heures les plus sombres de son Histoire. Durant ces Cent-Jours d’horreur, 10.000 Tutsis sont massacrés jours et nuits, à la machette principalement, dans la quasi-indifférence du reste du monde.


Quatre ans plus tard, en juillet 1998, Boubacar Boris Diop, accompagné de dix autres écrivains africains, participe à une résidence d’écriture, sur place. La thématique choisie est la suivante : « Projet Rwanda, Écrire par devoir de mémoire ». Ces deux mois sur place, durant lesquels l’auteur visitera les différents lieux génocidaires et rencontrera victimes et bourreaux, seront les fruits de ce roman mémorable.


Murambi est une ville, dans le sud du pays. Elle accueille une école technique qui, en 1994, devient le théâtre macabre de l’assassinat de près de cinquante mille personnes, des Tutsis venus massivement s’y réfugier dès l’annonce à la Radio Mille-Collines de la traque de l’ethnie minoritaire. Des messages de haine sont diffusés en boucle. Chaque Hutu est appelé à massacrer au moins un « inyenzi » (« cafard »). Seules 34 personnes survivront à Murambi.


À travers ce roman historique, récompensé par le Neustadt International Prize for Literature, Boubacar Boris Diop donne, tour à tour, la parole aux victimes, aux rescapés, à leurs bourreaux, mais aussi à ceux qui ont participé indirectement à ce génocide, en choisissant de détourner le regard.


Jessica, Cornélius et Stanley sont aujourd’hui des adultes. Amis d’enfance, séparés par la distance géographie et les aléas de la vie, ils se retrouvent de nouveau réunis vingt-cinq ans plus tard, lorsque Cornélius (37 ans, professeur d’histoire, exilé à Djibouti) revient au Rwanda. Sa mère Tutsi et ses jeunes frères et sœurs sont morts à Murambi. Son père, un docteur de renom Hutu, a disparu mystérieusement à la fin du génocide. Il n’a plus que son oncle paternel sur place, le vieux sage Siméon, garant de la mémoire des lieux et des âmes défuntes, mais aussi de la paix, qui semble encore si fragile.


Pour survivre durant les massacres, Jessica a dû mentir à tous sur ses origines.


« Moi, je mène une double vie. Il y a des choses dont je ne peux parler à personne. Pas même à Theresa. […] Sa lettre montre à quel point les tueurs sont organisés et décidés. Ils sont vraiment prêts à tout cette fois-ci. […] La lettre de Stéphane laissait cependant filtrer ses craintes : d’après ses informations, le gouvernement à l’intention d’en finir avec le mythe de l’invincibilité des Abasero, ainsi qu’on appelle les Tutsi de cette région. L’armée fera le gros du travail et les renforts de miliciens Interahamwe seront acheminés de Gisenyi et d’autres localités où, en raison du nombre peu élevé de Tutsi dans la population, les massacres se termineront plus tôt qu’ailleurs. » (P.55, 56, 57)


Faustin Gassama est Hutu. Depuis la naissance, il a grandi dans la haine des Tutsi à travers le discours violent et dénué de la moindre compassion de la part de son père, un vieil homme, aujourd’hui alité et malade, mais qui ne rêve que d’une chose : que son fils, milicien, massacre le plus possible d’inyenzi dans les jours à venir :


« — Vous n’avez pas le droit d’échouer. (le père à son fils)

Sa remarque me met mal à l’aise. Au fond, il a vu juste. Malgré sa décrépitude physique, le vieux est resté d’une étonnante vivacité d’esprit. C’est vrai : si nous n’arrivons pas à éliminer tous les Tutsis, nous serons les méchants de l’histoire. Ils serviront au monde entier des lamentations bien orchestrées et ce sera drôlement compliqué pour nous. Même les moins résolus d’entre nous le savent : après le premier coup de machette, il faudra absolument aller jusqu’au bout. » (P.43, 44)


Et puis, il y a aussi la question du rôle moral que le gouvernement français a joué dans l’histoire du génocide rwandais. Pour aborder le sujet, l’auteur s’appuie sur le personnage du colonel Étienne Perrin qui dirigeait les troupes françaises (2 500 hommes) au Rwanda lors de l’opération militaire « Turquoise », sous les ordres de Paris. Il faudra attendre 2010 pour entendre Nicolas Sarkozy, lors d’une conférence de presse à Kigali, entre-ouvrir le débat, tout en minimisant la responsabilité française en évoquant « de graves erreurs d’appréciation ». Depuis, la Commission Duclert a établi la « responsabilité lourde et accablante » de François Mitterrand dans le génocide des Tutsis. La France n’a pas tué de ses propres mains, mais elle a donné la possibilité aux futurs tueurs dont elle connaissait pertinemment les intentions de s’armer. Aujourd’hui, c’est un fait avéré.


« Mais, d’un côté, j’avais du respect pour son courage proche de la témérité. Au milieu de la débâcle, il était l’une des rares personnalités à n’avoir perdu ni sa dignité ni son sang-froid. Je sais de quoi je parle. Depuis quelques jours, mon travail consiste surtout à évacuer sur Bukavu des ministres, des préfets et des officiers supérieurs. Ces messieurs n’ont qu’une idée en tête : ne pas être sur place à l’arrivée du FPR. Ils ont fait main basse sur les réserves de la Banque centrale et emporté ou détruit les documents et les biens de l’administration. Voyant leurs chefs prendre la fuite, des centaines de milliers de citoyens quittent eux aussi le pays en direction du Zaïre, de la Tanzanie ou d’autres pays voisins. C’est un spectacle hallucinant que toute cette misère lâchée sur les routes. Pour une fois, je suis bien d’accord avec nos journalistes : c’est le plus gigantesque exode des temps modernes. » (P. 168, 169)


Murambi, le livre des ossements n’est pas un simple roman historique. C’est une anthologie de témoignages qui permet de plonger au plus profond de la source du mal, présente en chaque être humain. La haine de l’autre, à travers sa différence ethnique ou idéologique, est égale à la gangrène. Et celui qui porte cette haine en lui, cette colère sourde, irraisonnée et indicible, se condamne tout entier à la putréfaction.


Voici un ouvrage dont vous ne ressortez pas indemne, et dont vous vous souviendrez toute votre vie.


Je vous laisse avec quelques mots de l’auteur, publiés dans la postface de cette nouvelle édition 2022 :


« Partir au Rwanda « par devoir de mémoire », je n’ai voulu abandonner personne sur le bord de la route. J’avais découvert, chemin faisant, ceci qui m’a paru fondamental : si un génocide aussi spectaculaire que celui des Tutsi au Rwanda implique des masses hurlantes d’hommes et de femmes pris au piège d’une panique collective sans nom, chacun n’entend, dans ce formidable chambardement, que les battements de son cœur, dans une soudaine et affreuse proximité avec sa propre mort. Il fallait aussi dire cette solitude des êtres livrés à eux-mêmes, parfois bien plus effroyable, à y regarder de plus près, que la sanglante pagaille alentour. » Boubacar Boris DIOP


289 pages / nouvelle édition paru en janvier 2022 Chez les Éditions Flore Zoa


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