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SORCIERES LA PUISSANCE INVAINCUE DES FEMMES - Mona CHOLLET

Dernière mise à jour : 19 janv.


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Sorcières La puissance invaincue des femmes - Mona Chollet - Ouvrage journalistique

Cet ouvrage journalistique publié en 2018 s'intéresse à trois grands axes principaux autour du mythe de la femme, diabolisée en répugnante sorcière, tout juste bonne à être brûlée vive sur les buchers de la damnation éternelle. Les grandes chasses ont eu lieu à la Renaissance, c'est toute l'ironie du terme choisi pour qualifier cette période. Et les juges laïques ont su être encore plus cruels et fanatiques que la sainte église de Rome. Il fallait que les sociétés trouvent un bouc émissaire à leurs maux : la femme était parfaite pour tenir ce rôle.


"Dans la conscience collective, les chasses aux sorcières qui se sont déroulées en Europe, essentiellement au XVI et au XVIIème siècle, occupent une place étrange."


On pourrait considérer que le premier écrit littéraire responsable de la montée de la chasse aux sorcières est celui de Martin Le Franc, dans son ouvrage Le champion des dames, paru vers 1441. Il est le premier à décrire dans son narratif l'histoire d'une femme volant sur un balai. Pour l'historien Guy Bechtel, "ce grand poème idéologique a beaucoup tué".

L'auteure relate aussi un événement plus récent, celui d'une exposition d'art au musée Saint-Jean de Bruges, en 2016 : "Les sorcières de Bruegel", le premier peintre flamand qui s'est emparé de cette thématique.


"Sur un panneau figuraient les noms des dizaines de femmes de la ville brûlées comme sorcières sur la place publique. "Beaucoup d'habitants de Bruges portent toujours ces noms de famille et ignoraient, avant de visiter l'exposition qu'ils ont peut-être eu une ancêtre accusée de sorcellerie", commentait le directeur du musée. Il disait cela en souriant, comme si le fait de compter dans son arbre généalogique une innocente massacrée sur la base d'allégations délirantes était une petite anecdote trop sympa à raconter à ses amis. Et l'on s'interroge : de quel autre crime de masse, même ancien, est-il possible de parler ainsi le sourire aux lèvres ?" page 14


Le premier axe du livre concerne la femme indépendante et pensante, celle qui, au cours de l'Histoire, a tenté de se rebeller contre les lois patriarcales qui interdisaient aux femmes de posséder quoique ce soit, jusqu'à leur propre corps. C'est le cas notamment de Sarah Osborne, condamnée à mort pour sorcellerie dans le procès des sorcières de Salem et que l'on retrouve brièvement dans le roman de Maryse Condé, Moi Tituba sorcière noire de Salem. Rappelons les quatre tests qui, à l'époque, permettaient (soit disant) de déterminer si une femme avait signé un pacte avec le Malin : l'ordalie (qu'on appelait aussi le jugement de Dieu) consistait à plonger l'accusée dans une eau froide bénite. Si elle coulait, les juges considéraient qu'elle était reçue par l'eau bénite. Si elle flottait, elle était coupable de sorcellerie. Il fallait donc presque entièrement se noyer pour être innocentée. Il y avait ensuite la lecture de la Bible. On lui faisait lire une prière ou chanter un psaume, rapidement. Si elle buttait sur les mots, ou ne savait tout simplement pas lire, elle était coupable. Après, il y avait aussi le gâteau des sorcières que l'on faisait manger à la malheureuse. On avait au préalable mélangé de la farine de seigle avec l'urine de la prétendue sorcière, et on le donnait à manger à un chien. Si le chien rejetait le morceau de pain... vous connaissez la suite. Enfin, il y avait la marque du diable que les sorcières étaient sensées porter sur le corps, sous la forme de marques ou de tâches puisque Satan se nourrissait de leur sang (et les hommes de leur bêtise sans nom). On enlevait les vêtements de la victime, on la rasait complètement et on piquait avec une aiguille chaque partie de sa peau, et même son utérus dans lequel on enfonçait un bâton qui comportait au bout une pointe !


"Comme souvent, la désignation du bouc émissaire, loin d'être le fait d'une populace grossière, est venue d'en haut, des classes cultivées. La naissance du mythe de la sorcière coïncide à peu près avec celle - en 1454 - de l'imprimerie, qui a joué un rôle essentiel. Bechtel parle "d'une opération médiatique" qui "utilisa tous les vecteurs d'information de l'époque". pages 15-16


Les têtes féminines qui dépassaient, celles qui ne rentraient pas dans le moule, d'une manière ou d'une autre, qui ne se soumettaient pas autant que l'on l'aurait souhaité, celles-là devaient être coupées. "Dans les procès, elles ont représenté en moyenne 80% des accusés et 85% des condamnés." Pour exemple, entre 1587 et 1593, en Allemagne, 368 femmes furent condamnées au bûcher, tout âge confondu (certaines étaient encore que des enfants, d'autres étaient très âgées). Beaucoup d'hommes en profitèrent pour se débarrasser d'épouses ou de maitresses qu'ils jugeaient encombrantes. D'autres pour étouffer un viol et un enfant illégitime. "Ces années de terreur et de propagande semèrent les graines d'une aliénation psychologique profonde des hommes envers les femmes". Les guérisseuses et herboristes (voir le roman La petite boutique aux poisons de Sarah Penner), qui, à l'époque, étaient les seules à savoir soigner les gens, furent également taxées de sorcières, au bénéfice d'une pratique de la médecine réservée exclusivement aux hommes. "Elles représentaient le seul recours vers lequel le peuple pouvait se tourner et avaient toujours été des membres respectés de la communauté jusqu'à ce qu'on assimile leurs activités à des agissements diaboliques." page 18


Le deuxième axe est celui de la femme sans enfant. "En Europe, le pouvoir politique a commencé à se montrer obsédé par la contraception, l'avortement et l'infanticide, à partir de l'époque des chasses aux sorcières". Beaucoup de femmes refusèrent alors de mettre au monde un enfant "dans ce monde sans lumière" (Propos de Tituba dans le roman de Maryse Condé). Et ce désir de stérilité, motivé par des temps sombres de persécution, va croître durant tout le XVIème siècle. En contre-partie, l'Eglise et les seigneurs ont besoin de toujours plus d'esclaves à leur service. "Le natalisme est affaire de pouvoir et non d'amour de 'humanité". Il est bien entendu ici question de priver les femmes à disposer de leur corps et de leur liberté. Et puis, il y a aussi le regard de la société qui subsiste encore aujourd'hui, des schémas de pensées profondément ancrés dans les mentalités : une femme n'est vraiment femme que le jour où elle devient mère. A quoi peut bien se livrer une femme si elle n'est pas occupée à prendre soin de ses enfants lorsque que son mari est absent ? A la sorcellerie, bien sûr ! Quoi d'autre ?

En 1879, Gustave Le Bon, l'émérite médecin, écrivain (l'auteur de Psychologie des foules) anthropologue, psychologue social français écrivait ceci : "Les cerveaux de nombre de femmes sont plus rapprochés en taille que ceux des gorilles que des cerveaux mâles les plus développés. Cette infériorité est si évidente que nul ne peut la contester pour un moment". Lorsque Diderot et D'Alembert rédigeaient leur Encyclopédie au XVIIIème siècle, à la rubrique "femme", ils concluaient de la manière suivante : "Tous ces faits prouvent que la destination de la femme est d'avoir des enfants et de les nourrir".

Bon... je me passerai de commentaire sur ce coup-là. Si, allez, je ne peux pas m'en empêcher. Je citerai juste Einstein quand il disait : "Deux choses sont infinies : l'univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l'univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue".

Il ne faut pas oublier non plus l'expression de "l'horloge biologique", apparue pour la première fois en mars 1978, dans un article de presse du Whashington Post : "L'horloge tourne pour la femme qui fait carrière". Autrement dit, soit tu remplis la mission pour laquelle tu es venue sur Terre, à savoir faire des enfants et servir ton mari, soit tu es une personne égoïste qui ne pense qu'à sa carrière. Fais bien ton choix car le regard de la société (et souvent aussi celui de ta famille de sang) pèse sur tes épaules. "Il n'est pas facile de ramer à contre-courant une vie durant".


Enfin, le dernier axe est celui de la femme âgée, ou comment tenter de "briser l'image de la vieille peau". Le mythe de la sorcière et la représentation physique qui en est faite montrent la plupart du temps la sorcière sous l'apparence d'une femme âgée, au dos courbé par l'usure du temps, les cheveux blancs, avec des rides profondes. Elle vit seule, loin du monde, parle avec les morts... Il y a toujours eu deux poids deux mesures quant au vieillissement des femmes par rapport à celui des hommes. Les premières deviennent moches et repoussantes, les seconds, c'est bien connu, se bonifient avec le temps. Une femme âgée ne sert plus à grand chose. Un homme mûr, par contre, peut toujours donner la vie (même si ses spermatozoides ont de grandes chances de donner naissance à un bébé au patrimoine génétique plus que défaillant). Et n'oublions pas les lois et la justice dans cette histoire. En France, par exemple, jusqu'en 2006, "l'âge légal du mariage était de dix-huit ans pour les garçons, mais de quinze ans pour les filles." Les femmes se flétrissent plus vite. Il faut les cueillir jeunes.


Bon, autant vous le dire de suite, vous ne sortirez pas indemne de la lecture de cet ouvrage, surtout si vous êtes une femme. Vous aurez beau être pour la parité et l'égalité des sexes, vous serez quand même profondément révoltée contre des siècles d'oppression et d'obscurantisme au nom de la religion, des bonnes moeurs et de je ne sais quel autre ineptie cruelle. Après, si vous lisez ce livre parce que vous êtes à la recherche de références historiques, je ne dis pas que vous n'en trouverez pas, mais vous resterez quelque peu sur votre faim car c'est surtout dans le premier axe que vous aurez ces références-là. Ensuite, il y a beaucoup plus de sujets contemporains.


263 pages / sorti en septembre 2018 aux Editions La Découverte, Zones.


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