À la découverte de la littérature africaine


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La littérature africaine

On a longtemps cherché à nous convaincre que le plus grand continent que la Terre ait porté était dépourvu de littérature, sa tradition de transmission générationnelle étant inscrite dans l’oralité et ses peuples méconnus du reste du monde. Qui plus est, la colonisation a fondé durant trois siècles sa légitimité sur un plaidoyer selon lequel l’Afrique n’avait ni culture ni passé. Les politiques d’assimilation successives, à travers l’époque coloniale, ont imposé leurs cultures et leurs histoires comme seules et uniques aux Africains. Il faudra patienter jusqu’à l’ère des Indépendances pour voir changer les programmes scolaires et les mentalités.


Le déni de l’Histoire sera le défi que devront relever ceux qui fonderont La nouvelle poésie nègre et malgache (L.S.Senghor, préface de JP Sartre, 1948). Impossible de ne pas citer Cheikh Anta Diop dont le principal combat sera de lutter contre la falsification de l’Histoire et de prouver au monde entier, lors du Colloque du Caire en 1974, que l’Égypte ancienne, appelée alors « Royaume Kemet », était d’origine négro-africaine (Nations nègres et cultures). Le psychiatre et écrivain Frantz Fanon (1925-1961), afro-descendant né en Martinique et installé en Algérie, participera aussi activement à la lutte contre la colonisation. Il prônera l’unité de tous les Africains, qu’ils vivent sur le continent, ou ailleurs. Il ouvrira la porte à l’écriture et libérera les plumes sur des sujets comme l’esclavage, le rejet linguistique, le complexe d’infériorité, l’aliénation de l’esprit.


Grâce à ces pionniers (et à bien d’autres), la littérature africaine pourra commencer à s’épanouir à partir des années 1950. En France, le journal L’Étudiant noir rassemblera des étudiants d’Afrique et des Antilles. Et les membres fondateurs de la Négritude animeront ce journal : Césaire, Senghor, Damas, Ousmane Socé Diop,Jean-Price Mars, Sainville, Gratiant, Maran. Se créera également la revue Présence Africaine (1947), les Éditions Présence africaine (1949), la Société africaine de Culture (1956). Grâce à ces émergences, l’Histoire qui faisait foi jusqu’alors sera totalement remise en cause. Et c’est ainsi que se forgera une nouvelle littérature.


l etudiant noir journal
L'Etudiant Noir - Premier numéro du journal

À partir des années 1960, des auteurs dits « radicaux », comme Yambo Ouologuem (du Mali avec Le devoir de violence), Mongo Beti (du Cameroun), Ousmane Sembène (du Sénégal), Ahmadou Kourouma (de Côte d’Ivoire avec Le soleil des indépendances) feront face à des auteurs dits plus « modérés », comme Cheikh Hamidou Kane (du Sénégal) avec L’aventure ambiguë ou Les gardiens du temple, par exemple. Au fil des décennies, le style changera. Les auteurs africains s’autoriseront à aborder de nouveaux thèmes au sein de leurs romans. Ils seront plus jeunes que leurs prédécesseurs et n’hésiteront pas décloisonner leur écriture. Il y aura aussi de moins en moins de sujets tabous comme celui de l’homosexualité ou de l’impuissance sexuelle masculine. Aujourd’hui, le héros africain n’hésite plus à montrer sa fragilité émotionnelle ou à exposer ouvertement les critiques qu’il dresse de la société contemporaine africaine. Citons l’écrivain et journaliste sénégalais Souleymane Elgas avec Un Dieu et des mœurs (2015) et Mâle Noir (2021), sans oublier son compatriote, Mohamed Mbougar Sarr, lauréat du prix Goncourt 2021 avec La plus secrète mémoire des hommes et son énigmatique « Rimbaud nègre », alias T.C. Élimane, ou encore Terre Ceinte (2015) et De purs hommes (2018).


En parallèle, il faudra attendre le début des années 1980 pour que les auteures africaines trouvent leur place légitime dans le monde de la littérature. Ces femmes cultivées vont offrir un point de vue nouveau et fondamental sur la condition féminine. À travers leur écriture, elles posent des questions qui jusque-là n’ont pas été abordées par leurs homologues masculins : la polygamie, l’éducation féminine, les violences conjugales, l’excision, la lourde responsabilité de la stérilité, ou encore les relations soumises vis-à-vis de la famille et de la belle-famille. Cette nouvelle génération d’écrivaines nourrit considérablement la thématique du roman de mœurs. Citons les deux Sénégalaises de renommée mondiale : Mariama Bâ avec Une si longue lettre (1979), un grand classique de la littérature africaine étudié en classe, et Aminata Sow Fall avec La grève des battu (1979) qui obtient le prix littéraire d’Afrique noire l’année suivante (adapté au cinéma en 2000). La franco-camerounaise, engagée et provocante, Calixthe Beyala, publie notamment Maman a un amant et remporte le grand prix littéraire d’Afrique noire en 1993, ou encore le prix François-Mauriac de l’Académie française l’année suivante avec Asséze l’Africaine. Mais notre liste serait bien longue si nous devions toutes les citer ici : Philomène Bassek (Cameroun), Fatou Keita et Tanella Boni (Côte d’Ivoire), Buchi Emecheta et Ayobami Adebayo (Nigeria), Jennifer Nansubuga Makumbi (Ouganda)…


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Bibliolibrairie de la Cène Littéraire

Autre aspect méconnu au sujet de la littérature africaine : ses prix littéraires, européens et africains. Alors, ce sujet peut porter à polémique dans le sens où on peut s’interroger sur les critères de remise d’un prix, sa légitimité… Mais, l’acquisition d’un prix littéraire permet incontestablement à l’auteur.e d’être lu.e, et c’est certainement la finalité pour beaucoup d’écrivain.e.s. De plus, les prix littéraires conservent leur importance symbolique et parfois financière. Ils restent une distinction dans le cursus littéraire et, quelque part, un passage obligé vers la reconnaissance. Ils sont également un outil d’identification qui aident à la reconnaissance de l’auteur.e et lui permet de gagner un public plus large et plus diversifié. Voici quelques prix littéraires décernés à des auteur.e.s du continent : le Prix NOMA de Publication en Afrique (décerné de 1979 à 2009 par la maison d’édition japonaise Kodansha), le Prix des Afriques (chaque année depuis 2016 et décerné par La Cène Littéraire), le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire (décerné par l’Adelf depuis 1961), le Prix Ahmadou Kourouma (décerné depuis 2004 lors du salon international du livre et de la presse de Genève et soutenu par la DDC et l’OIF), ou encore le Prix Littéraire-Monde (décerné depuis 2014 par l’Agence Française de Développement et Étonnants Voyageurs, le festival international du livre et du film de Saint-Malo). En 2018, Mohamed Mbougar Sarr (que je n’ai plus besoin de vous présenter depuis qu’il a remporté le Goncourt 2021), alors âgé de 28 ans, avait remporté ce prix pour son premier roman, Silence du chœur.


mohamed mbougar sarr ordre du lion senegal goncourt 2021
Mohamed Mbougar Sarr reçoit l'Ordre National du Lion par le président de la République du Sénégal - Novembre 2021

Il reste encore beaucoup à entreprendre pour que la littérature africaine connaisse un essor à la hauteur de sa diversité et de ton talent, mais, comme dit le proverbe africain : « Petit à petit, le coton devient pagne ».


Béatrice Bernier-Barbé


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